Alors que la viticulture française traverse une nouvelle période de turbulences, une question mérite d’être posée : et si une partie de son avenir passait par la diversification ?
Diversifier les cultures, les variétés, les débouchés. Redonner une place à des productions parfois oubliées. Repenser notre rapport à la terre en conciliant les savoir-faire hérités du passé avec les défis agricoles de demain : changement climatique, préservation de la biodiversité, réduction des traitements et attentes nouvelles des consommateurs.
Parmi ces pistes, le raisin de table me paraît particulièrement prometteur.
Une passion devenue un conservatoire
Le raisin de table me fascine depuis toujours.
Au fil des années, j’ai constitué un conservatoire rassemblant plusieurs centaines de variétés. Une véritable bibliothèque vivante où chaque cépage raconte une histoire et possède sa propre personnalité : couleur, texture, parfum, acidité, sucre, longueur en bouche…
J’ai fait dès le départ le choix de ne pratiquer aucun traitement, comme je le fais dans mes conservatoires de fruitiers. Les premières années, certains plants ont subi des attaques de mildiou et d’oïdium. Puis, peu à peu, une sélection naturelle s’est opérée. Certains plants ont disparu, tandis que d’autres se sont adaptés et ont continué à produire.
J’ai conduit les sarments assez courts, sur fils, en privilégiant une conduite simple et adaptée à ce mode de culture.
Depuis plus de vingt ans, je partage cette expérience et cette passion. Et plus je découvre cette diversité, plus je suis convaincu que le raisin de table mérite une place beaucoup plus importante dans notre agriculture.
Clermont-l’Hérault : quand le raisin faisait vivre un territoire
Cette conviction est aussi liée à l’histoire de mon territoire.
Ici, à Clermont-l’Hérault, le raisin de table a autrefois été une véritable richesse. Les anciens me parlent de cette époque comme d’un eldorado.
Dans les années 1930, alors que l’industrie drapière entrait en crise, la production de raisin de table a pris le relais et permis à toute une région de continuer à vivre. La filière s’est développée jusqu’à représenter près de 30 % de la production nationale.
Dans les remises de Clermont-l’Hérault et des villages environnants, des centaines de personnes, principalement des femmes et des enfants, travaillaient avec une remarquable dextérité à couper, trier et emballer les grappes.
Toute la région vivait au rythme de la récolte.
Les écoles elles-mêmes n’ouvraient qu’au 1er octobre. La saison commençait à la mi-juillet avec la « Madeleine ». En août venait le « Chasselas », puis en septembre les « Œillades ». Enfin, à la fin du mois, arrivait le « Servant », dont la peau épaisse permettait une conservation jusqu’à Noël.
Près de 40 000 tonnes étaient alors produites et commercialisées. Chaque jour, des wagons remplis de raisins quittaient la région pour rejoindre les quatre coins de la France.
Le raisin n’était pas seulement un fruit : c’était une économie, des emplois, un savoir-faire et une identité territoriale.
Cette histoire pourrait-elle nous inspirer aujourd’hui ?
Plus d’info dans les archives de Clermont l’Hérault :
https://www.clermontlherault.net/vins-et-traditions-viticoles/#more-239
Du raisin sauvage au raisin de table
L’histoire de la vigne est intimement liée à celle de l’humanité.
La vigne sauvage existait des millions d’années avant l’apparition de l’homme. Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs consommaient déjà ses fruits. Ils découvrirent probablement, de manière fortuite, les phénomènes de fermentation qui allaient donner naissance au vin.
Vers 4 000 ans avant notre ère, l’homme avait commencé à cultiver la vigne et à sélectionner les plantes qui répondaient le mieux à ses besoins.
Mais il faudra attendre beaucoup plus tard pour voir apparaître le raisin de table tel que nous le connaissons aujourd’hui.
Si les Romains représentaient déjà de belles grappes sur les tables de leurs banquets, la véritable sélection de variétés à gros grains, sucrées et agréables à manger est surtout apparue au XIXe siècle.
Le raisin devient alors un fruit recherché, présent sur les tables royales avant de se démocratiser progressivement.
Et surtout, les hommes vont commencer à explorer son extraordinaire diversité.
Une demande qui dépasse largement notre production
Aujourd’hui, la France produit environ 46 000 tonnes de raisin de table, alors que sa consommation dépasse largement ce volume, avec plus de 167 000 tonnes.
La demande existe donc. Elle est même appelée à progresser.
La production française reste cependant concentrée dans quelques bassins. Environ 70 % des volumes sont produits dans le Sud-Est, notamment dans le Vaucluse avec l’AOP Muscat du Ventoux. Le Tarn-et-Garonne représente environ 21 % avec l’AOP Chasselas de Moissac. Le reste de la production est dispersé dans différentes régions du Sud de la France.
Nous importons donc massivement un fruit que nous pourrions produire davantage sur notre propre territoire.
La question n’est plus de savoir s’il existe un marché. La question est de savoir comment organiser la filière pour répondre à ce marché.
Les freins sont connus
En dehors des zones bénéficiant d’une appellation, la culture du raisin de table manque encore de structuration et de spécialisation.
La production repose souvent sur de petits producteurs passionnés, travaillant sur des parcelles de taille modeste. Cette dispersion rend difficile la mutualisation des moyens.
Or, une filière ne peut se développer durablement sans disposer d’outils adaptés : stations de conditionnement, chambres froides, lieux de stockage, transformation, commercialisation collective…
Sans ces infrastructures, chaque producteur reste isolé et la commercialisation devient plus fragile.
Pourtant, le potentiel est considérable. Alors, que faudrait-il faire ?
Recréer une véritable filière
La première priorité serait de se regrouper. Créer des pôles de qualité autour de territoires identifiés, capables de fédérer les producteurs, de mutualiser les équipements et de construire une véritable identité commerciale.
Clermont-l’Hérault pourrait, pourquoi pas, retrouver une place dans cette histoire. Il faudrait également réintroduire des aides à la plantation, afin d’encourager la création de nouvelles parcelles et l’installation de producteurs.
Mais produire davantage ne suffira pas.
Il faut aussi mieux faire connaître le raisin de table français.
Le consommateur doit pouvoir identifier son origine, son producteur, sa variété et ses qualités gustatives.
Faire de la biodiversité un argument commercial
C’est probablement là que se trouve l’une des plus belles opportunités. Pourquoi proposer partout le même raisin alors que nous disposons d’une biodiversité cultivée extraordinaire ?
Il existe des centaines de variétés anciennes, certaines presque oubliées, qui offrent des goûts, des textures, des couleurs et des périodes de maturité très différents.
On pourrait imaginer des « barquettes de biodiversité », réunissant cinq, huit ou dix variétés différentes.
Le consommateur n’achèterait plus simplement « du raisin ». Il découvrirait une collection de saveurs.
Comme on déguste aujourd’hui différents cafés, chocolats, pommes ou fromages, on pourrait apprendre à reconnaître les différents profils aromatiques du raisin.
Cette diversité permettrait également d’allonger considérablement la saison. Des variétés précoces pourraient être proposées dès le début de l’été, notamment auprès des vacanciers, tandis que des variétés tardives, naturellement plus aptes à la conservation, pourraient prolonger la commercialisation jusqu’à Noël.
Produire plus, oui. Mais surtout produire mieux et plus diversifié.
L’agriculture de demain devra composer avec le climat
Le changement climatique nous oblige également à réfléchir autrement.
Les variétés anciennes constituent dans ce domaine une ressource génétique précieuse. Certaines présentent des caractéristiques d’adaptation qui pourraient devenir particulièrement intéressantes dans les conditions climatiques futures.
L’introduction de cépages résistants aux principales maladies peut également faciliter une conduite en agriculture biologique et réduire les interventions.
Le conservatoire n’est donc pas seulement un lieu de mémoire. C’est aussi un laboratoire pour l’avenir.
Préserver les anciennes variétés, c’est conserver des solutions que nous ne connaissons peut- être pas encore.
Transmettre avant de perdre
Mais une variété ne suffit pas. Il faut aussi conserver les gestes.
La taille, la conduite des sarments, la récolte, le tri, le conditionnement, les méthodes de conservation : tous ces savoir-faire constituent un patrimoine qui risque de disparaître avec les dernières générations de producteurs.
Relancer le raisin de table, c’est donc aussi transmettre. Transmettre aux jeunes agriculteurs, mais également au grand public.
Car derrière chaque grappe, il y a une histoire, un territoire et des hommes et des femmes qui ont appris à travailler avec le vivant.
Un fruit à redécouvrir
Le raisin possède enfin une autre force : c’est un fruit à la fois simple, populaire et riche sur le plan nutritionnel.
Pour ma part je préconise des cures de raisins locaux pour la santé. Cette cure monodiète est reconnue par l’académie de médecine depuis 1993. C’est à la fois une cure de détoxification et de reminéralisation de l’organisme, tout en renforçant le système immunitaire. Le raisin est riche en potassium, manganèse, calcium, phosphore, il donne de l’énergie avec son glucose et les vitamines B, A et C.
Sur le plan médicinal la consommation régulière du raisin de table grâce à ses puissants polyphénols va prévenir les maladies cardiovasculaires, améliorer les fonctions cognitives du système nerveux et neutraliser les radicaux libres pour prévenir les maladies dégénératives.
Et si nous changions notre regard ?
Pendant des décennies, nous avons peut-être considéré le raisin de table comme une production secondaire face au vin.
Il est temps de changer de regard.
Car derrière cette culture se trouvent de nombreuses opportunités : diversification des exploitations, création d’emplois, valorisation des territoires, préservation de variétés anciennes, développement de l’agriculture biologique, adaptation au changement climatique et réponse à une demande intérieure largement supérieure à notre production.
Et si le raisin de table était finalement une des agricultures de demain ?
Nous avons les variétés.
Variétés précoces :
Perle de Csaba, précoce de malingre, prima roi du précoce, madeleine angevine, hâtif de Marseille, Cardinal, ora, isa, Noah, chassselas doré, attiki, mireille, pied de perdrix, palatina, perlette, muscat de Hambourg, reine des vignes, perdin, muscat de saumur, muscat bleu, centennial…
Variétés de saison :
Exalta, cinsault, carla, corinthe noir, danlas, alvina, danuta, sulima, isabelle, lival, sultanine, ribol, angela, baco, fanny, johanniter, damaris, Salima sans pépins.
Variétés tardives :
Dattier de Beyrouth, cornichons blanc, glacière, muscat d’Alexandrie, dattier de St Vallier, malaga, zémira, Servant.
C’est un patrimoine à préserver et un avenir à cultiver.
Raphael Colicci
