Pépinière gourmande et autres curiosités comestibles
Avec un profond respect pour le vivant et une insatiable curiosité botanique, Amandine Sellini a patiemment bâti sa pépinière comme on construit un jardin intérieur : pas à pas, au rythme des saisons, des découvertes et des apprentissages. Formée à l’herboristerie, amoureuse des arbres et des plantes comestibles, elle s’est forgée une expertise rare, entre greffes minutieuses, semis exigeants et observations patientes du monde végétal. Dans cet entretien, elle partage avec nous l’histoire inspirante de sa « pépinière gourmande », les défis de son quotidien de pépiniériste-artisane et sa vision sensible d’une agriculture en lien étroit avec les sols, les saisons et les savoirs partagés.

Comment l’idée de la pépinière gourmande a-t-elle germé en toi ? Quels sont les partis pris spécifiques que tu as pris ?
Je suis une passionnée des plantes depuis toujours. J’ai toujours été proche des plantes, ramasseuse de salades sauvages avec mon grand-père, ouvrière agricole lorsque j’étais plus jeune, j’ai ensuite suivi une formation à l’étude des plantes médicinales de quelques années à l’école IMDERPLAM, une école d’herboristerie qui se situe à Mauguio.
C’est à cet endroit que j’ai pu découvrir ma passion pour les plantes, connaître leurs noms latins, leurs propriétés, leurs usages. À la sortie de cette école, j’ai monté une association pour emmener des groupes de gens et des écoles découvrir les plantes sauvages. Cette expérience et la connaissance des plantes m’ont permis de travailler quelques temps avec le CNRS sur les plantes accumulatrices de métaux lourds à Saint-Laurent-le-Minier. Lorsque je suis allée pour la première fois dans une foire aux plantes, j’ai vu l’étendue des variétés de plantes comestibles, des fruitiers aux arbres rares. J’ai été fascinée par les savoirs immenses des pépiniéristes, et j’ai eu la sensation d’avoir enfin trouvé ce que je voulais faire.
Ne connaissant pas grand chose au travail de production, ni aux plantes domestiques, je me suis dit que j’allais commencer en observant d’abord le semis, comprendre son procédé de germination ; j’ai passé une année à visiter tous les arboretums et jardins botaniques que je pouvais et là j’ai fait des sélections de variétés d’arbres que je voulais.
Après deux ans de tests, de formations diverses, de découvertes de variétés, de semenciers, je suis passée à la bouture pour comprendre toujours et encore, et puis enfin à la greffe. C’est là que je voulais vraiment arriver… J’ai suivi des formations (j’en suis encore dès que je peux) plus ou moins courtes. J’ai deux enfants et n’ai pas pu suivre le BPREA à Rodilhan qui était trop loin de chez moi. Je me suis rapprochée de l’ADDEARG qui m’a accompagnée et soutenue pour construire mon projet au fil des années (je suis toujours en lien) et me former au travail de paysanne. J’ai monté mon entreprise agricole avec l’équipe de cette association et appris plusieurs aspects très technico-pratiques comme installer mon système d’irrigation, découvrir les lois du foncier agricole, se former à la gestion et à la comptabilité… J’ai aussi suivi des formations techniques au MSV (maraîchage sol vivant) et j’avoue que c’est cette orientation qui m’a le plus marquée.
En ce qui concerne l’agriculture biologique, évidement je prône ces valeurs, mais ne pas mettre de produits phyto est différent de prendre soin de son sol. À mon sens, plus on essaye de comprendre ce qu’on fait et pourquoi on le fait, plus on approfondit ses connaissances pour acquérir une vision complète du vivant et en prendre soin.
Peux-tu nous décrire ton quotidien en pépinière , les étapes clés de la culture en pépinière ? Les principaux défis que tu rencontres ?
Ma principale contrainte est que je fais deux choses avec des saisonnalités différentes :
– les fruitiers, pour la plupart des fruits à pépins que je greffe à partir de mars, puis les fruits à noyaux en été (principalement en août). Ensuite, je vends les arbres en racines nues en hiver lorsque les arbres sont au repos végétatif ; c’est-à-dire que je sors les arbres greffés de terre âgés de 1 ou 2 ans (un scion).
D’ailleurs, il est vraiment difficile pour les clients de se familiariser avec la bonne période de plantation, qui se situe de fin novembre à février. Autrefois, cette notion était transmise au sein des familles voire même intégrée au programme scolaire.
Souvent on vient me voir en avril pour planter des fruitiers. Je ne fais pas de fruitiers en pots pour des questions de qualité des racines.


Pastel des teinturiers Isatis tinctoria
– les plantes en pots
Je cherche les variétés que je veux découvrir pendant de longues soirées, je vérifie si elle peuvent pousser dans ma région, et après avoir commandé les graines, j’évalue les méthodes de germination pour chacune (le site PFAF est un bon recueil d’infos) ; je les stratifie pour certaines en hiver (pour lever la dormance de la graine qui peut avoir une coque très dure) ; je les mets en semis au printemps.
C’est très long pour avoir une plante suffisamment grande à vendre. Cela peut durer 4 années de soins pour avoir un sujet suffisamment grand pour être vendu.

Je préfère partir du semis pour toutes sortes de végétaux, du plus commun, forsythia, cognassier du japon, etc… aux aromatiques et même aux fraises. J’aime l’idée de ne pas faire de clones. Évidemment pour garder une variété je pratique la bouture, mais dès que je peux, je pars du semis.
Ce qui est bien plus long pour vendre une plante même si à mon sens elle est plus qualitative ; le système racinaire est plus gros, plus costaud. Mais je ne peux mettre ça dans le prix final car cela serait trop cher.
Quels sont les conseils que tu donnerais à de jeunes pépiniéristes qui veulent se lancer ?
La première compétence est de prendre le temps de bien observer ce qui se passe quand un arbre pousse. Comment travailler avec un vivant si on ne connaît pas ce vivant ? Un des dictons que je préfère : « Le meilleur professeur c’est la forêt ». Prendre le temps d’observer n’est jamais du temps perdu, bien au contraire. Et ensuite, se former est essentiel et est une base fondamentale.
Le CIVAM, l’ADDEARG sont entre autres deux organismes de formation qui proposent des formations courtes et avec des enseignants qualifiés de grande qualité. Je n’ai pas eu accès à des BPREA ou BP en ligne à distance mais si j’avais pu le faire, je l’aurais fait sans hésiter notamment pour le côté administratif d’une entreprise agricole qui reste lourd. Aussi faire des stages ou des apprentissages chez des professionnels est prioritaire pour le métier de production.
Ce métier comporte beaucoup de facettes, toutes importantes et les apprendre en apprenant des erreurs des autres fait avancer plus loin et plus vite.
Une autre chose est de réussir à trouver « sa niche ». Commencer avec quelques variétés, que l’on apprivoise puis élargir sa gamme petit à petit.
Quelles variétés cultives-tu principalement ? Quels sont les principaux défis que tu rencontres dans la production de fruitiers ?

Je cultive essentiellement des végétaux à production comestible. Je suis passionnée par les arbustes à fruits, résistants à la chaleur, au froid et au climat sec, en bref à ceux qui résistent et qui sont coriaces comme l’amélanchier, le cornouiller, le ragouminier mais il y en a tellement !
Mon principal défi est l’éventail de compétences nécessaires : passionnée, productrice c’est parfait, mais faire sa comptabilité, son marketing, sa publicité, sa communication, en plus de tout le reste est lourd. Surtout avec les lois qui changent sur les contraintes administratives des pépinières (de plus en plus de travail sur ordinateur sont demandés, mais pour des petites entreprises comme nous qui travaillons seul, cela devient le parcours du combattant d’être derrière l’ordinateur et devant nos productions). La concurrence via internet est très difficile aussi, ainsi que les jardineries qui ne font que de l’achat /revente avec des végétaux souvent de qualité médiocre achetés en gros et pas cher.
Qu’est-ce qui te passionne le plus dans ton métier ? Y a-t-il des projets futurs ou des innovations que tu souhaiterais développer ?
Ce qui me passionne le plus est de m’émerveiller toujours autant au travers des milliards de portes existantes sur le végétal. Dès que l’on ouvre une porte vers une plante ou une technique, un savoir ou un arbre, ce sont encore une infinité d’autres portes qui s’ouvrent. Le travail de la terre nous oblige à être humble. On en sait jamais assez, et c’est toujours un immense plaisir que d’apprendre. Je ne sais pas encore où tout cela me mènera. Cela ne fait que 4 ans que je suis sur mon terrain, et mon expérimentation ne fait que commencer. En ce moment j’entrouvre une porte vers les champignons, un autre règne du vivant que j’aimerais visiter et qui est totalement en lien avec la production d’arbres.
Les arbres fruitiers ne poussent pas en vase clos : ils interagissent en permanence avec leur environnement. Que conseillerais-tu pour la santé des arbres ?
Déjà de prendre le temps de comprendre le sol sur lequel on travaille, les plantes qui y poussent déjà, les autres vivants qui sont déjà présents, en bref d’observer tout écosystème déjà présent.
Ensuite chacun a ses affinités mais un arbre domestiqué reste un arbre domestiqué.
À mon sens il a donc besoin qu’on lui donne de l’attention comme nous avons besoin qu’il nous donne des fruits. Toujours bien désherbé à ses pieds, on pourra lui mettre du purin en prévention ; du fumier bien décomposé, une fois tous les deux ans.
Et bien sûr, toujours apporter du mulch, broyat ou BRF en automne, pour que mycorhizes, bactéries et faune du sol trouvent mutuellement nourriture abondante. S’ils se portent bien, le végétal aussi et nous serons d’autant plus ravis !
Comment intègres-tu les fruits dans ton quotidien, que ce soit en cuisine, en infusion, ou même pour d’autres usages ?
Je les consomme surtout… sur la plante en direct ! C’est comme ça que je les préfère.
Pourrais-tu nous conseiller des ouvrages, des sites web, podcast… forum ?
- L’encyclopédie des fruitiers sauvages ou méconnus de Helmut Pirc
- Les podcast de Marc-André Selosse à ne pas manquer
- Les interventions de MSV(maraîchage sol vivant) et de Vers de terre production que l’on trouve en podcast ou sur youtube.

🌱 Pépinière gourmande Forêt gourmande et curiosités comestibles – Amandine Sellini
Ouvert sur rendez vous 06 99 09 10 97 / pepinieregourmande@gmail.com ou à retrouver sur les foires et les marchés Facebook
Interview par Caroline Mouton Muniz

Très intéressant !